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LA MORT DE l'EVADE

Mon évasion d’Allemagne : 9 juin 1940 – 9 juillet 1941

Fondère Marcel
Fondère Marcel

N’ayant rien du romancier, je vais tâcher de faire de mon mieux, et le plus brièvement possible, pour relater dans quelles conditions je réussis après 13 mois de captivité à m’évader des barbelés « nazis ».
D’abord, prisonnier de guerre le dimanche 9 juin 1940 à midi « Carrières de Brauges, Aisne », nous fûmes, mes camarades et moi, dirigés immédiatement vers l’arrière, accompagnés des S.S. Par Laon, Marle, Guise, Givet, nous arrivâmes à Baurain (Belgique) le 16 juin après 7 jours de marche forcée, n’ayant eu comme nourriture qu’un quart d’eau à Laon. Fourrés par paquets de 65 à 70 par wagon à bestiaux, nous arrivâmes à Trèves après une affreuse nuit de voyage, le 17 juin. Le 19 juin, après 2 autres nuits de chemin de fer, nous fîmes notre entrée au Stalag XI A. près de Berlin. Le 21 juillet, nous étions au Kommando 896 à 10 kms de Nuremberg, transformés en terrassiers, nous construisions des routes sous une chaleur tropicale, et parfois sous une pluie glaciale. Là, je commençai à me rendre compte de la « Kültur » du Reich (travail de galérien : 11 heures par jour avec un seul arrêt de 40 minutes à midi pour avaler une méchante soupe bien claire et 150 gr de pain environ par jour). Sans nouvelles de chez nous, sans que nous ayons encore pu en donner des nôtres, le cafard commençait à tracer son sillon dans notre cerveau de bagnard. Après les « Raus », les coups de pieds au c..., les coups de crosses, les menaces du pistolet, notre caractère s’aigrissait de plus en plus. Les « felgrau » qui me commandaient, me prenaient pour un « Pastor » d’autres pour un « Bürokrat », et m’en voulaient à mort car un jour je n’avais pas voulu piocher 20 mètres de terrain qu’ils m’avaient commandé, j’estimais qu’avec 0 m 50 cela suffisait.
La première tentative loupée, et la surveillance sur moi devait s’accroître de plus en plus, je décidai alors avec deux de mes camarades de faire l’impossible pour retourner au camp, afin de sortir de cette vie de terreur.
Boitant assez savamment, muni d’un bâton, avec une barbe de 3 semaines, j’y fus renvoyé et je quittai mes meilleurs et plus fidèles camarades du Kommando avec regret, mais non sans leur dire, que je ne pensais plus revenir avec eux.
Arrivé au Stalag XI B, épouillage, visite médicale, le toubib schleuh, trouve que je n’ai rien, enguelades sur enguelades, pour simulation de rhumatismes ! Bien, je dis, ça ne va pas mieux ! Je réussis quand même en faisant le « singe » à gagner 14 tags (14 jours) de repos. Je passe à l’infirmerie, de la baraque 42 à la baraque 43, il n’y avait que des s/officiers non volontaires au travail, et évidemment, je fis on possible pour emmener mes « meubles » de la 42 à la 43 où je fis la connaissance d’un brave « juteux » de Montréjeau. Son accent méridional, ayant attiré mon attention, nous devînmes de grands copains, on évoquait ensemble, le souvenir de notre petite patrie, de nos familles, etc. « Les Italiens reculent en Lybie, me disait-il etc...etc, la guerre va finir », il essayait évidemment d’atténuer le cafard qu’il déchiffrait sur les rides de mon front, mais il n’y avait rien à faire, car je ne sais par quelle intuition je comprenais que notre malheur était grand, et serait long. Nous ne pensions qu’à manger, fuir, pour retrouver notre famille, notre belle France.
Un certain jour de février 1941, nous avions décidé avec 2 autre copains de nous « tailler », je n’eus pas encore la même chance qu’eux, et ceci serait trop long à raconter. Lorsque 3 mois après je reçus des nouvelles par ma femme du fameux « juteux » qui avait réussi son coup, mon angoisse n’en était que plus grande, et mon courage grandissait de jour en jour.
Sur ces entrefaites, j’avais fait la connaissance du brave Michel Roger de Carcassonne, garçon nouvellement marié, plein d’allant et de culot. Nous recombinâmes à nous seuls, un autre moyen pour « ficher le camp », maladies, faux papiers, etc..., rien ne semblait nous réussir. Le soir par temps clair, nous regardions avec angoisse l’étoile polaire, tous nos moindres loisirs étaient sacrifiés à chercher des combines, mais nous étions loin, il fallait faire en douce, pour ne pas attirer sur nous les soupçons des camarades « Kollaborateurs » capables de nous dénoncer et faire écrouler tous les projets.
Je signale en passant qu’une fois la « Kommandantur » avait demandé au chef de baraque, de faire une liste des employés des P.T.T., chemin de fer, agriculteurs, « Nord Africains », etc. Je m’étais inscrit bien entendu sur chaque liste. Je fus dénoncé par un « bon Français à la Pétain », soi-disant que je ne remplissais aucune de ces conditions, ce qui me valut par le feldwebel une bonne raclée d’un quart d’heure. Une autre fois, je fus privé de soupe pendant 3 jours, pour avoir arraché du pied du lit d’un copain la photo de Pétain. Enfin, toutes ces brimades, les coups, la faim, le cafard me mettaient à bout de patience. Un beau jour un type de la Kartei m’annone qu’il allait y avoir un convoi de civils rapatriés. Je fis prévenir mon ami Michel Roger, et une bonne partie de la nuit avec un troisième larron nous combinâmes dans le lavoir, en secret, pour préparer notre « glissade » éventuelle parmi ce convoi.
Munis de faux papiers civils, préparés en hâte, nous décidâmes le tirage au sort « pile ou face » du départ. C’était un dimanche et le convoi partait le mardi suivant.
Le mardi matin rassemblement de tous les civils, il y avait des gendarmes, douaniers, etc..., nous étions à quelques pas de la colonne, après avoir préalablement passé nos musettes au 3ème larron, qui vrai civil se trouvait dans les rangs. Nous attendîmes que l’appel soit terminé, le sous officier boche qui nous tournait le dos fut soudain appela par un coup de sifflet à l’autre bout de la colonne, nous nous précipitâmes Michel et moi, dans les rangs, faisant semblant de faire nos adieux à nos copains, mais personne ne nous avait vus et nous restâmes dans la colonne, après avoir repris nos musettes. Une heure passe, tout le convoi au pas de route se dirige vers la gare. Quel frisson ! quand nous avons laissé les barbelés derrière nous. C’était en effet le premier pas fait vers le chemin de la liberté. On embarque, 48 h après on arrive à Trèves, on nous flanque dans une baraque immense : la 34, je m’empresse auprès du chef de baraque, pour lui demander, combien de temps nous allions rester là. Oh ! me dit-il, peut-être 2 ou 3 jours, pas plus, car il faut attendre d’autres convois qui vont être groupés avec celui-ci. Nous couchons sur le ciment ; vent très froid, poussières, impossible de dormir, 2, 3, 4, 5, 10 jours passent ; rien pour le départ, le 11ème jour on nous met à la baraque 11, puis à la 25, quelques jours après on nous remet à la 34. Dans ce camp j’ai fait la connaissance d’un St-Gironnais qui me ravitaille en patates, soupe, etc. Les 3 ou 4 jours sont longs, on nous emmène travailler tous les jours. La Gestapo, au moins une vingtaine de fois, menace de fouiller les papiers, pour dépister les faux et les vrais civils, je sens tous les jours ma chair se déchirer, je maigris de plus en plus de mauvais sang, plus de tabac, presque rien à « bouffer », la gestapo qui menace. Les K.G. du camp nous annoncent le départ, Moral 100 %, tantôt on annonce que c’est un «faux bouteillon » moral à zéro, tous les jours c’est cette même vie. Je suis las, à tel point que je suis prêt à me dénoncer pour que l’on me renvoie à mon camp. J’ai passé là 2 mois d’enfer, à chaque instant nous nous disions, « allons-nous être pris ? » chaque fois qu’on allait à la douche. Ça y est : c’est le départ ; le lendemain : déception ; enfin au bout de 2 mois 8 jours on nous annonce le « vrai » départ. Couvertures pliées par 10, etc..., le lendemain, triage des effets de laine, après le rassemblement éternel sur la « fameuse place noire », on nous emmène à la gare. Nous regardons d’abord la direction que prend la machine, ça va, c’est vers la France. En montant dans les wagons, nous constatons que 2 K.G. nous attendaient cachés dans les wagons. Le soir vers 5 h, le train démarre, et roule lentement, trop lentement hélas, vers la liberté, vers la belle France.
Quelle nuit d’anxiété, sans sommeil, car pour Michel et moi nous étions encore loin de la liberté. Dans le convoi personne ne savait encore notre situation, et il fallait garder le secret jusqu’au bout. Le lendemain arrivée à Drancy près de Paris, on nous flanque dans des grandes casernes à 8 ou 10 étages. Je dis à Michel : « combien de temps allons-nous encore moisir ici », « ça ne fait rien me dit-il, si nous restons plus de 3 jours, nous nous sauvons par un égout de 30 mètres de long environ ». Aux préparatifs sommaires de la cuisine, nous comprenons que ça ne sera pas long. Le lendemain matin, torse nu, je faisais ma toilette devant une fontaine, lorsque je vois une sentinelle avec son fusil, qui ramassait des types qui flânaient par ci par là. Je me sauve à toute vitesse en perdant ma serviette que j’ai abandonnée. Le feldgrau, vient de ramasser 12 copains qu’il emmène à la Komandantur, pour vérification de papier. Là je commençais à me faire des cheveux. Dieu garde s’il y a un faux ! Nous sommes foutus ! A midi, les gars reviennent et souriants nous annoncent qu’ils ont été reconnus civils ; c’était un sondage fait par les Allemands.
Avec mon ami Michel, nous ne nous tenions pas de joie, le lendemain, le haut parleur annonce le départ à 15 heures. Rassemblement à 13 heures, les sentinelles allemandes quittent notre partie du camp, les Officiers Allemands nous livrent aux autorités Françaises, se retirent ensuite et voilà qu’enfin n ne voit plus « d’haricots verts » autour de nous. La Préfecture de police, fait glisser en douce, aux évadés du convoi, de se placer dans un car spécial (n°21, je me souviens) pour être emmenés à la Préfecture de Police de Paris. Encore, que veulent-ils ces gens-là ! nous hésitons un moment, et enfin nous nous décidons à monter dans le car.
Arrivés à la Préfecture de Police nous sommes introduits un par un pour subir un questionnaire : Pourquoi êtes-vous parti ? Etes-vous Gaulliste ? Nom, adresse de la famille, nationalité, êtes-vous juif ? etc. Enfin, après un interrogatoire d’une heure on me demande comment j’avais l’intention de rentrer chez moi. J’expliquai qu’ayant un beau-frère à Bordeaux, je comptais sur lui, pour me faire passer la ligne de démarcation.
Un monsieur me prit à part ainsi que mon copain Michel, nous emmena dans un bureau et nous remit à chacun une fausse pièce pour circuler librement et à « l’œil » jusqu’en zone libre, le car nous accompagna jusqu’à Austerlitz, nous prîmes le train sans aucune difficulté, mais fûmes sérieusement questionnés à Vierzon « zivil ! zivil ! ya ! ya ! gut ? » et quelques instants après nous roulions enfin en zone libre, non sans nous être embrassés comme deux frères avec mon ami Michel, heureux enfin de retrouver, cette liberté tant chérie notre douce France et notre famille.

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